ARTICLES ET CONFÉRENCES
La chasse au phoque
à Ammassalik

Mon intérêt pour les gestes et techniques des inuit des temps anciens remonte au temps où, il y a une dizaine d’années, j’ai tenu en main pour la première fois ces artefacts des terres arctiques en vue de leur restauration. Kayaks, harpons, propulseurs et autres supports de courroie sont autant d’objets dont la conception et l’esthétique ont résonné en moi avec ce désir : connaître au mieux, grâce notamment aux témoignages de Paul-Èmile Victor et Robert Gessain, leur contexte d’utilisation de l’époque et par là-même, les apprécier davantage encore.

En 1934, dans le district d’Ammassalik sur la côte est du Groënland

Nous voici donc propulsés plus de 80 ans en arrière, en 1934, dans le district d’Ammassalik sur la côte est du Groënland. C’est à cette époque que l’expédition polaire française emmenée par Paul-Emile Victor à bord du “Pourquoi pas ?”, débarque pour un an sur ce littoral où vivent quelque 1000 individus répartis sur environ 400 km de côtes.

Alors que la colonisation dano-norvégienne de la partie ouest du Groënland a démarré dès 1721, il faut attendre 1884 pour qu’un premier contact direct soit établi entre les Ammassalimiut (1) et un représentant du monde extérieur, en l’occurrence l’officier de marine danois Gustav Holm. 50 ans plus tard, même si de notables changements ont impacté la vie des inuits (évangélisation, présence d’un comptoir commercial), leur vie est sous bien des aspects restée identique à celle qui avait été celle de leur ancêtres du “temps d’avant”.

Les membres de l’expédition française découvrent donc des gens connaissant l’usage du fusil, consommateurs de tabac et souvent vêtus à l’occidentale, mais néanmoins toujours porteurs d’une culture ancienne, notamment pour ce qui concerne la traque du mammifère marin.

Le couple harpon-propulseur est largement utilisé par le chasseur-kayakiste

Alors que l’arc, qui est une arme pour chasser à terre, a disparu des terres polaires dès l’apparition des armes à feu, ça n’est toujours pas le cas en 1934 du couple harpon-propulseur, qui est largement utilisé à l’époque par le chasseur-kayakiste. Pourquoi ? La raison en est simple : un ours tué par balle sur la banquise ne risque pas d’être perdu, contrairement à un phoque nageant en eaux profondes. Voici pourquoi les inuit, et ceux d’Ammassalik en particulier, ont adapté selon leurs besoins cette arme millénaire qu’est le propulseur, et ont continué de l’utiliser en dépit de l’arrivée du fusil, et parfois en association avec lui.

Avant d’aborder précisément la description d’une chasse inuit, il n’est sans doute pas inutile de rappeler le principe du fonctionnement d’un propulseur. Il s’agit ni plus ni moins d’une sorte de prolongement du bras, un “avant-avant” bras qui permet d’obtenir, par un effet de levier, un lancer d’une force incomparablement supérieure à un jet à la seule force du bras. Son aire de répartition s’étend, sur des périodes diverses, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée à certaines parties de l’Amérique, jusqu’à l’Australie et même l’Europe, du temps où le renne abondait dans nos régions. C’est une arme adaptée à une chasse en milieu ouvert, conçue pour frapper fort un gibier de taille plutôt imposante mais pas toujours. D’une région du monde à l’autre, les variantes sont extrêmement nombreuses, en fonction du projectile à lancer, des matériaux disponibles, et bien sûr, des styles locaux.

Le propulseur inuit est conçu pour lancer un harpon massif depuis un kayak, en direction d’un mammifère marin nageant en surface à courte distance du chasseur et dans l’axe de l’embarcation. Il a la forme d’une planchette de bois plus ou moins quadrangulaire et ergonomique, avec des renforts d’os ou d’ivoire au niveau des points d’appui sur le harpon. Une gouttière axiale creusée dans le bois permet d’y loger le fût de ce dernier. L’ensemble propulseur-harpon constitue un tout spécifique devant répondre à cet impératif : ramener à terre un gibier lourd tiré loin du bord, et ayant une tendance naturelle à couler.

Pour répondre à cette nécessité, l’idée de génie des peuples arctiques est d’avoir inventé la “chasse à la ligne”, à partir d’un ensemble sophistiqué d’éléments fabriqués en bois de flottage, ivoire marin, os, cuir et éventuellement un peu de métal. Le grand principe de cette invention : le harpon à pointe détachable. Cette dernière est reliée à une courroie de cuir d’une dizaine de mètres avec, à l’autre extrémité, une baudruche de peau gonflée. Avec cette invention, le phoque touché ne pourra pas s’échapper…

Cette chasse en mer a lieu l’été

Cette chasse en mer a lieu l’été, à la deuxième étape du nomadisme saisonnier, à la suite des grands rassemblements du début de la belle saison. A cette époque, les phoques aiment séjourner à l’entrée des fjords dans les zones de remous. Les familles vont donc se disperser aux endroits favorables pour y dresser leurs tentes et séjourner là deux ou trois mois. La tribu est donc éparpillée en petits groupes de deux à six tentes, placées à des endroits stratégiques.Toute la vie tournera autour de la nécessité de faire de bonnes chasses afin de préparer les réserves pour l’hiver. Compte tenu des dangers de la mer, les hommes partent généralement à deux, et vont passer le plus clair de leur temps loin du bord, de six heures du matin à neuf heures du soir.

Vêtu d’un pantalon et d’un anorak de peau

Vêtu d’un pantalon et d’un anorak de peau, souvent coiffé d’une casquette de renard blanc, le chasseur sortant de sa tente porte facilement son kayak en enfilant un bras dans le trou d’homme. Arrivé sur le rivage, il se glisse dans son frêle esquif en prenant appui sur un rocher. L’ajustage du tablier autour du trou d’homme est une étape importante car c’est grâce à lui qu’il va faire corps avec son kayak, quittant ainsi temporairement sa condition de terrien pour rejoindre symboliquement le milieu aquatique de sa proie.

Chaque chose est à sa place sur le pont,

Chaque chose est à sa place sur le pont, disposée sous des courroies de cuir : à droite, le harpon à phoque, à gauche en avant, le harpon à oiseau. Devant lui, enroulée sur un support tripode, la longue courroie de cuir est reliée à la pointe du harpon. Cette ligne courre derrière le trou d’homme, jusqu’à la baudruche gonflée, souvent la peau d’un petit phoque entier.

De nombreux bouche-plaies de calibres variés en bois ou ivoire sont maintenus par un jeu de courroies. Tout à l’avant, un écran de peau blanchie fait ressembler l’ensemble à un débris de glace dérivant parmi d’autres…

Le kayak glisse maintenant sans bruit sur une mer d’huile entre les icebergs

Le kayak glisse maintenant sans bruit sur une mer d’huile entre les icebergs. Le chasseur erre ainsi de longues heures avant d’apercevoir au loin un phoque remonté en surface pour respirer. Il s’agit dès lors de s’en approcher rapidement par des petits coups de pagaie qui ne font ni bruit ni ride sur l’eau, tout en en ayant pris soin d’ajuster la pointe sur son harpon. Arrivé à bonne distance, environ sept mètres, il faut maintenant tirer avec vitesse et précision dans un mouvement de brusque détente de l’arrière vers l’avant. Le harpon s’envole, emmenant avec lui la courroie qui se déroule. Le phoque, touché, semble d’abord surpris par l’impact, avant de décrire de brusques mouvements en surface, ce qui a pour effet de déboiter la pointe du fût du harpon. Puis, sous l’effet de la douleur, il part en plongée, remorquant à sa suite la baudruche que le chasseur aura pris soin de jeter hors du kayak.

La harpon flottant est récupéré sans hâte et remis à sa place par le chasseur qui ne quitte pas des yeux la baudruche qui se promène au fil de l’eau.

L’animal blessé s’enfuit ainsi, plongeant et remontant jusqu’à ce que, épuisé, il abandonne la partie, n’ayant plus la force de plonger de nouveau. Le chasseur l’achève alors à l’aide d’un stylet plongé entre ses côtes pour atteindre le coeur. Puis, après avoir retiré la pointe du harpon, il bouche la blessure à l’aide d’un de ses bouche-plaie pour rendre la phoque étanche. L’ultime étape est tout aussi étonnante que tout ce qui précède : il s’agit pour l’homme victorieux de pratiquer une incision en étoile sous la gorge de l’animal, de détacher un peu de tissu sous-cutané autour de l’ouverture, pour gonfler énergiquement le phoque transformé en outre flottante, une fois le trou rebouché par un autre bouche-plaie.

Enfin, le phoque est amarré par les canines inférieures à l’aide d’une courroie, et remorqué jusqu’à la rive.

Ce récit est celui d’une chasse heureuse, mais…

Ce récit est celui d’une chasse heureuse, mais il en est de la chasse comme de toutes les activités humaines, et les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Souvent, le chasseur, malgré de longues heures passées à parcourir le fjord en tous sens, ne ramène rien. Mais il arrive aussi que l’animal blessé se retourne contre le kayak ; c’est souvent le cas des phoques à capuchon, réputés agressifs et pouvant dépasser trois mètres. Les conséquences sont souvent funestes en pareil cas. Et que dire de ce dessin de 1935 où l’on voit un inuit s’apprêtant à harponner un ours ?

Après des heures infructueuses, en fin de journée, le chasseur se rabat souvent sur des oiseaux nageant en surface. Canards arctiques, mouettes, oies, eiders et cygnes abondent dans la mer groënlandaise en été. Il a pour cela recours à un harpon court beaucoup plus léger muni d’une longue pointe et de trois barbelures en os à mi-longueur, afin d’augmenter les chances de réussite.

Un apprentissage dés le plus jeune âge

On s‘en doute, ces gestes complexes et vitaux réalisés dans un contexte aussi risqué devaient faire l’objet d’un apprentissage dés le plus jeune âge. Il existe d’ailleurs dans les collections, notamment celle constituée par Gustav Holm au cours de son expédition de 1883-1885, de très nombreux objets, animaux-jouets de bois sculpté, harpons et propulseurs miniatures, qui montrent combien les jeux de l’enfance et la chasse était associés dans une même conception de la vie.

Serge Dubuc

  • Ammassalimiut : les gens qui vivent là où se trouvent les “ammassat”, c’est-à-dire les capelans ou petits salmonidés.

 

Sources bibliographiques :
  • Les esquimaux, du Groënland à l’Alaska, Robert Gessain – éditions Bourrelier et Cie, 1947
  • La civilisation du phoque, Paul-Emile Victor et Joëlle Robert-Lamblin – éditions Armand colin/ Raymond Chabaud, 1989
  • Eskimo, Paul-Emile Victor – éditions Stock, 1988
  • Les inuit, peuples du froid, Georges-Hébert Germain – France Loisirs, 1995
  • The Gustav Holm Collection – Objets collected by the umiak expedition, 1883-1885
  • Pilersuiffik, 1985

 

Les commentaires sont clos sur ce sujet.